Berceau de la civilisation mésopotamienne, l’Irak s’est développé pendant plus de 7000 ans autour du Tigre et de l’Euphrate. Ces deux fleuves, qui représentent 98% des ressources en eau de surface de l’Irak, ont longtemps fait la fierté de ce pays pionnier de l’agriculture au cœur du Croissant fertile.
Seulement, les débits du Tigre et de l’Euphrate chutent de façon spectaculaire (30 à 40% de baisse du débit en quarante ans), et l’Irak doit désormais faire face à l’une des crises hydriques les plus graves de son histoire moderne.
Ironiquement, le “pays des deux fleuves” est au bord de la soif, ce qui laisse apparaître les prémices d’une crise humanitaire sans précédent. Alors que la sonnette d’alarme tintinnabule plus fort que jamais, zoom sur les causes et les conséquences de cette crise de l’eau afin de pouvoir en tirer des leçons.
Quand l’amont assoiffe l’aval
Le Tigre (1900 km) et l’Euphrate (2800 km) sont des atouts évidents pour l’Irak. Seulement, ce dernier n’en a pas le monopole. Avant d’entrer dans le pays et de se rejoindre dans le Chatt al-Arab, les deux fleuves prennent en effet leur source en Turquie et passent par la Syrie. Notons également pour le Tigre que l’Iran contribue environ à 10% de son débit via ses affluents.
En tant que pays d’aval, l’Irak est donc fortement vulnérable vis-à-vis des décisions fluviales de ses voisins. Plutôt embêtant lorsqu’on sait que le pays est dépendant à 95% du Tigre et de l’Euphrate pour ses besoins hydriques agricoles et industriels.
En soi, le positionnement désavantageux de l’Irak n’est pas très embêtant tant que les débits des deux fleuves restent élevés et les usages limités. Toutefois, la multiplication des ouvrages de retenue en Turquie est venue changer la donne.
Le Güneydogu Anadolu Projesi (GAP) est par exemple rapidement devenu un problème pour l’Irak. Vaste programme turc lancé dans les années 1970, le GAP a pour but de développer le sud-est anatolien et de faire de la Turquie un grenier à blé régional grâce à 22 barrages et 19 centrales hydroélectriques sur le Tigre et sur l’Euphrate.
Un projet ambitieux, mais aussi très égoïste. En effet, le débit du Tigre aurait baissé de 33% ces trente dernières années à cause de lui, et des barrages iraniens sur les affluents. Concernant l’Euphrate, on estime que les prélèvements turcs pourraient atteindre à terme près de 70% de son débit naturel. Sachant que la Syrie ponctionne ensuite une partie du flux de ce fleuve, inutile de dire que l’Irak est perdant sur toute la ligne…
Une montée de la salinisation de l’eau
La baisse des débits a aussi un effet méconnu, mais tout aussi important : l’augmentation de la concentration en sel et en polluants. En effet, un fleuve n’est pas composé uniquement d’eau pure, mais aussi de sels naturels issus des sols et de roches ainsi que de polluants agricoles rejetés par l’homme.
Tant que le débit est élevé, tous ces éléments sont dilués dans un grand volume d’eau, et la concentration reste supportable. Par contre, dès lors que le volume d’eau baisse, la concentration augmente mathématiquement.
Dans la province de Bassora, la salinité de l’eau a par exemple atteint des niveaux spectaculaires, passant de 2600 parties par million de sel dans quelques zones à 29 000 en 2025. Conséquence, l’eau n’est plus potable, ni pour les humains, ni pour le bétail, ni pour les cultures.
C’est donc plusieurs secteurs économiques irakiens qui meurent petit à petit à cause des baisses des débits du Tigre et de l’Euphrate. A titre d’illustration, on estime que la productivité agricole du pays aurait reculé de 36% entre 2020 et 2022. Une situation alarmante dans un pays où les terres agricoles représentent 23% du territoire et où l’agriculture emploie 18% de la population active.
La menace pressante du réchauffement climatique
La crise hydrique que subit l’Irak est d’autant plus grave que le pays est très vulnérable au réchauffement climatique. 5ème pays le plus exposé au réchauffement climatique selon l’ONU, le pays risque de voir sa température moyenne augmenter de 2°C d’ici 2050, et ses précipitations chuter de 9%.
De façon plus parlante, l’Irak pourrait donc bien devenir le pays le plus chaud du Moyen-Orient, avec des moyennes dépassant 36°C et des vagues de chaleur dépassant régulièrement les 50°C. Une mauvaise nouvelle alors que 92% du territoire irakien est considéré comme à risque de désertification.
Résultant aussi bien de facteurs humains que naturels, la crise de l’eau affaiblit considérablement l’Irak, et place sa population dans une situation sociale très délicate.
Faute de pouvoir avoir accès à l’eau potable, nombre d’Irakiens sont obligés d’opérer des déplacements climatiques. D’après l’Organisation internationale pour les migrations (OMI), 73 272 personnes irakiennes étaient toujours déplacées en mars 2023 à cause de la sécheresse, de la baisse des niveaux des fleuves et de la salinité élevée de l’eau. C’est deux fois plus que sur la période 2016-2022. Le sud de l’Irak est particulièrement touché, notamment les provinces de Bassara, Thi-Qar et Missan.
Dans les cas les plus extrêmes, on observe même une quasi-désertification humaine à cause de la crise de l’eau. Du côté d’Hatra, dans le nord-ouest du pays, on estime ainsi qu’il ne reste plus que 36 villages habités sur les 500 qui existaient dans les années 1990.
Pour l’heure, selon l’ONU, un Irakien sur 5 (= 8,6 millions de personnes) vivrait dans une zone soumise à des pénuries d’eau. Malgré quelques manifestations dans le sud de l’Irak pour dénoncer l’incapacité du gouvernement à garantir l’eau potable et à négocier des débits plus élevés avec la Turquie, rien ne bouge vraiment, et le risque d’une crise humanitaire de grande ampleur dans le pays grandit jour après jour.
Des autorités publiques défaillantes
Si le changement climatique et les barrages en amont sont des causes majeures de la crise hydrique qui frappe l’Irak, il n’est toutefois pas possible de l’expliquer uniquement par des facteurs externes. En effet, la gestion de l’eau en Irak est loin d’être parfaite, en témoigne la vétusté de ses infrastructures hydrauliques.
La plupart des barrages et des canaux du pays sont vieillissants, mal entretenus, et surtout, inadaptés aux enjeux hydriques actuels. Construites au XXe siècle pour lutter contre les crues qui ravageaient le pays, les infrastructures ne sont pas adaptées aux enjeux de pénurie d’eau. L’adaptation du pays à ces enjeux est très lente, et c’est une nouvelle fois lié en grande partie à des raisons financières. Le ministère irakien des Ressources en eau estimait en effet en 2014 à 184 milliards de dollars les investissements nécessaires pour réhabiliter en ce sens toutes les infrastructures hydrauliques nationales, chiffre qu’il faut certainement revoir à la hausse dix années de vétusté plus tard.
Faute d’action de la part des ministères, affaiblis en plus par la corruption et le clientélisme, la population irakienne est contrainte de se tourner vers les eaux souterraines. Les forages souterrains se multiplient ainsi chaque année pour trouver de l’eau, notamment dans les régions agricoles qui dépendent de cette ressource pour sauver leur saison. Le fait est que si cette méthode porte ses fruits sur le court terme, elle risque bien à plus long terme de compromettre durablement la sécurité hydrique déjà très fragile du pays.
Comment résoudre ces problèmes ?
Alors que peut faire l’Irak face à ce tableau alarmant ? D’abord, développer une agriculture plus économe en eau.
Dans certaines régions autour de Falloujah et du centre de l’Irak se développent par exemple des projets d’irrigation “intelligente”, basés sur des techniques de goutte-à-goutte et de pulvérisation plus économes en eau. Soutenues par le Programme alimentaire mondial (PAM), elles auraient permis à des agriculteurs de doubler leur rendement tout en économisant 70% d’eau. Seul problème, le coût important des équipements nécessaires, qui empêche une généralisation de l’irrigation intelligente malgré une subvention du ministère de l’Agriculture couvrant 30% du prix.
Des usines de traitement et de désalinisation de l’eau doivent aussi se multiplier dans le pays. A Bassora, plusieurs stations de traitement de l’eau ont ainsi été réhabilitées, avec l’aide du PNUD et de l’USAID, ce qui a permis aux 500 000 habitants de retrouver l’accès à une eau plus sûre. En complément, le gouvernement irakien a aussi annoncé en juillet 2025 un projet visant à produire à Bassora jusqu’à un million de mètres cubes d’eau potable par jour afin de limiter la dépendance de la ville à un fleuve Chatt al-Arab de plus en plus salin.
Reste désormais à étendre ces initiatives dans tout le pays, mais là encore, les problématiques financières ralentissent le processus.
Une diplomatie hydrique plus aboutie doit aussi se développer entre l’Irak et la Turquie. Récemment, un accord-cadre de coopération d’une durée de dix ans a été signé entre les deux pays, dans lequel Ankara s’est théoriquement engagé à ajuster les débits du Tigre et de l’Euphrate durant la saison estivale. Reste désormais à savoir si cet accord sera respecté en pratique, ce qui n’est pas garanti au vu du déséquilibre entre le pays d’aval fort et un pays d’amont fragile et dépendant.
Enfin, l’Irak doit aussi faire davantage d’efforts dans sa politique climatique pour limiter les effets dévastateurs du réchauffement planétaire. Signataire de l’accord de Paris, le pays s’est engagé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 14% d’ici 2035. Seulement, pour y parvenir sans que ses besoins de développement soient impactés, l’Irak aurait besoin selon la Banque mondiale de 233 milliards de dollars d’investissements d’ici 2040. Une somme colossale, et difficilement atteignable dans un contexte d’instabilité grandissant.
En bref, la crise de l’eau en Irak s’explique par plusieurs facteurs, dont le dérèglement climatique, la géopolitique des barrages en amont et les faiblesses internes de l’Etat irakien.
Le Tigre et l’Euphrate sont aujourd’hui soumis à de telles pressions que le risque d’éclatement d’une “bombe sociale” n’est pas à exclure. Pour l’éviter, Bagdad a tout intérêt à s’imposer davantage sur la scène régionale et à placer l’eau au coeur de ses enjeux nationaux, au même titre que le pétrole ou la lutte contre le terrorisme. Cela serait d’autant plus pertinent que le déséquilibre national entre la demande et la production d’eau est fort…
Le pays ne part pas de zéro, mais il fait face à un adversaire redoutable : le temps. La course contre la montre a démarré, et l’Irak n’a pas le droit à l’échec.
Sources :
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